Quand est-ce que tout a commencé ? Sans doute était-ce là depuis le début, mais enfoui, pas forcément profondément, affleurant de temps à autre la surface, suscitant des velléités, des envies, des désirs, mais sans que cela se concrétise. Source de procrastination, le sauvage appelait, mais d’une voix lointaine, rarement discernable, couverte par le brouhaha de la vie domestique. Ou alors, ces appels étaient formulés dans une langue incompréhensible, trop primaire pour être comprise par un humain hyper civilisé ?

Aussi loin que je me souvienne, la vision d’un passereau à la mangeoire ou d’un rapace traversant le ciel ne m’a jamais laissé indifférent. Je me rappelle, enfant, guettant les passereaux avec ma grand-mère, qui passait ces après-midis hivernaux assise dans le fauteuil du salon à côté de la fenêtre. Le pot de yogourt était rempli de graines et il attirait moineaux, mésanges, pinsons et, enfin, le rouge-gorge, son préféré, celui qui ne faisait pas assez attention aux chats qui rôdaient dans le jardin.

Très attachant le rouge-gorge solitaire en hiver

Je me rappelle tous ces livres que je recevais ou que j’achetais, remplis d’animaux d’ici et d’ailleurs. Les premiers ouvrages en feuilles cartonnées avec les animaux de la ferme puis les plus élaborés, avec des photos ou des dessins d’animaux de la forêt ou de la savane, avec évidemment mon préféré, le lion. L’abonnement précoce au WWF avec les revues que je lisais parfois. Sans parler du porte-à-porte dans les maisons du village pour la vente de timbres destinée à récolter de l’argent pour sauver l’éléphant ou le tigre tout là-bas. Je me rappelle aussi les randonnées dans le parc national suisse, notamment cette excursion inhabituelle car faite de grand matin, juste avec mon père, sur le conseil de notre logeur, un vieux chasseur aux mille trophées. Quelle joie de voir de plus près cerfs ou chamois. Des randonnées, j’en ai faites autour de chez moi durant toute l’enfance et l’adolescence. A part les canards de la réserve, les rencontres animalières sont restées rares, à part de temps à autre un lièvre détalant à mon approche.

Je me demande maintenant que tout a changé pourquoi avoir sans cesse ignoré ces appels. Même plus tard, à l’âge adulte, quel plaisir de croiser un renard en pleine nuit au travers du faisceau des phares de sa voiture. Plus j’y pense, plus le nombre d’exemples se multiplient. Ainsi, combien de documentaires animaliers n’ai-je pas regardés ?

Désormais, il me semble impossible de passer une semaine sans aller faire un tour pour aller tenter de débusquer une bête sauvage. Le besoin de sauvage est prégnant, obsessionnel. Le sauvage par procuration, à travers un livre ou un film, n’est plus suffisant. Je dois sortir, voir, entendre, sentir. Pas besoin d’aller en Alaska ou de traverser la taïga pour connaître de telles émotions. Un lever à l’aube et trois minutes de vélo suffisent à mon bonheur pour aller observer un renard muloter ou des chevreuils broutant paisiblement à la lisière d’un bois. Ces « expéditions », aussi modestes soient-elles, suffisent à susciter des émotions sauvages, à combler la part de chasseur paléolithique qui sommeille en moi.

Dès 2016, je m’inscris à des promenades naturalistes avec le fiston. Sans forcément voir des animaux, ces excursions m’ouvrent des portes vers un monde insoupçonné près de chez moi. Je m’achète un piège photographique que je place en face d’un terrier où je soupçonne la présence de blaireaux. Après quelques essais infructueux, les premières photos sont vécues comme des réussites retentissantes. Je commence à m’imaginer faire un affût en chair et en os.

Quelle émotion quand on lit la carte SD et que l’on voit son premier blaireau

Je consulte des vidéos sur la question, achète du matériel de camouflage qui finit à la cave. A force de placer mon piège photo dans divers endroits, je réalise que la faune est plutôt abondante dans la Champagne genevoise, notamment la nuit. A l’image de Robert Hainard, le grand naturaliste philosophe qui a vécu à quelques kilomètres de chez moi et qui a dessiné plein d’animaux dans des endroits que je commence à fréquenter, je planifie une sortie un soir de pleine lune. Quand enfin, le ciel dégagé est annonciateur de conditions favorables, une excuse bidon me fait renoncer. Pas facile pour moi de se jeter à l’eau. Les liens du confort, de la routine, de la peur peut-être, me retiennent. Quand je finis par faire une petite sortie lors d’une nuit propice, je me rends compte qu’on n’y voit pas grand-chose. Même un autre soir où la neige a recouvert les champs, difficile de discerner quoi que ce soit. 

Je continue mes recherches, regarde d’autres vidéos. Il y a de la marge le matin ou le soir pour observer la faune sauvage. La plupart des vidéos sont réalisées par des photographes (je suis incapable de regarder les vidéos des chasseurs, qui font à peu près la même chose, à l’exception de la mise à mort). En plus des astuces pour bien se placer et se camoufler, ils parlent de leur appareil photo, de leur objectif, d’exposition, d’ISO, etc. Je n’y connais rien. J’ai fait un peu de photo, comme tout le monde, au temps de l’argentique puis du numérique, en mode automatique, idéal pour les photos de vacances et les anniversaires des enfants. Mais les photos que je vois sur internet m’impressionnent énormément. Non seulement ils assistent à de telles scènes, mais en plus ils en reviennent avec des souvenirs incroyables. Pourquoi pas moi ? Je consulte, je compare, je réfléchis et quelques mois et deux clics plus tard, à moi le reflex et le 300 mm F4. C’est la fin décembre 2019 et ma vie prend une nouvelle tournure, même si je ne le sais pas encore. Ma crainte est alors de laisser l’appareil dans sa boîte.

C’est parti pour des longues soirées studieuses à étudier la technique photographique, à comprendre comment réaliser des affûts gagnants, à échauder des plans. Les oiseaux du jardin représentent un formidable sujet pour se familiariser avec un appareil photo, surtout l’hiver quand la mangeoire est régulièrement ravitaillée. Je découvre que le pic épeiche tape régulièrement l’écorce du vieux cerisier, qu’un écureuil vient sous le noyer pour dénicher quelques noix qui restent de l’automne dernier. Une variété de passereaux fréquente mon jardin. Je découvre dans mon affût hivernal presque collé aux murs de la maison une vie incroyable. Une simple sortie dans des bois tout proches et j’aperçois un chevreuil que j’arrive à approcher et à photographier. C’est l’extase ! 

Très doucement, le coeur battant, j’ai réussi à m’approcher de ce chevreuil

Puis en janvier, en pleine journée, j’aperçois un renard. J’ai juste le temps de le photographier. Je ne comprends pas pourquoi il se promène à ce moment de la journée. Un renard, ça se voir le soir ou la nuit, pensé-je encore à ce moment. Mes connaissances naturalistes sont encore limitées. C’est évidemment le rut du renard en janvier et il n’y a pas d’horaire pour ça.

Première rencontre avec mon ami le renard

Arrive le printemps et un petit virus me donne un coup de pouce phénoménal. La planète est cloitrée chez elle. J’ai la chance de vivre dans une maison, à la campagne. Libre de mes mouvements pour explorer les alentours, je sors presque tous les jours, en affût ou en repérage. Les week-ends sont chargés, même sans voir personne. Je n’ai jamais autant utilisé mon vélo pour écumer la région, découvrir de nouveaux bois, des talus éloignés, des gravières à l’arrêt. Le nombre d’heures passées à l’extérieur ou devant mon écran surpasse tout ce que j’aurais pu imaginer. Mon appareil photographique est devenu mon fidèle allié,  en permanence à portée de moi. Rien ne sera plus jamais comme avant, une nouvelle vie commence.

Pour découvrir la nature autour de Genève: https://lalibellule.ch/